Marine Tondelier enceinte : une mère nation en veste verte ?
Léane Alestra
06 avril 2026
7 min.

Le 30 mars 2026, Marine Tondelier annonce sur ses réseaux sociaux sa grossesse en inscrivant d’emblée cette déclaration dans l’horizon de 2027. Si cette prise de parole rappelle à juste titre combien la politique reste façonnée par des normes de pouvoir masculines, elle glisse aussi vers un récit où la maternité sacralisée devient un principe de légitimité politique.
« Une campagne présidentielle enceinte puis avec un nourrisson, ça n'est à ma connaissance pas beaucoup arrivé dans l'histoire politique française », écrit la cheffe des Écologistes, dans une publication où elle annonce sa grossesse après plusieurs années d’attente pour avoir un enfant. Dans un champ politique encore réglé sur les codes de la disponibilité totale, le pouvoir aime se rêver sans corps : stable, endurant, toujours prêt, presque abstrait. Or, la grossesse rappelle qu’on gouverne depuis un corps situé, traversé par des rythmes, des limites, des vulnérabilités. Être enceinte, pour beaucoup de femmes, c’est devoir cacher sa grossesse lors d’un entretien d’embauche, en parler le plus tard possible à son employeur, performer un retour au poste par peur des moqueries et des baisses de salaires. En politique, dans un environnement où les femmes doivent encore adopter des postures masculines pour s’imposer, ces appréhensions sont légitimes, et en parler permet d’ouvrir des espaces.
Mais Marine Tondelier ne s'arrête pas au juste constat du coût politique des épreuves qu’elle a traversé. Son texte change rapidement de registre, et la maternité qu’elle mobilise devient le centre symbolique de sa candidature, le point d’appui sur lequel elle entend définir une « politique écologiste et féministe du vivant ». C’est ce glissement, de l’épreuve vécue vers la légitimité politique, qu’il faut examiner.
Un discours catholique
Tout, dans l’écriture de son texte, pousse vers une forme de sacralisation. Marine Tondelier parle d’un « bébé miracle », qu’elle « n’osait plus espérer », après « le drame silencieux des fausses couches », « le parcours du combattant des PMA et FIV » puis évoque un chemin qui « s’annonce comme un défi ». L’enchaînement est très précis : l’épreuve, l’endurance, l’espérance sur le chemin sinueux, puis l’annonce de l'enfant comme issue miraculeuse. On retrouve ici une trame très catholique : l’épreuve de la souffrance, l’obligation de tenir dans l’espérance, puis la récompense accordée à celles et ceux qui auront persévéré. On croirait presque entendre Hubert Bourel et Marie-Lose Valentin fredonner : « l’espérance est en chemin ». Ce lexique religieux fait écho au tumulte suscité par la participation de la cheffe du parti des Verts au dîner des Bâtisseurs — événement porté par des milieux catholiques réactionnaires. Bien sûr, lorsqu’elle défend la PMA, Marine Tondelier ne se situe pas sur le terrain des catholiques conservateurs. Mais son texte flirte étrangement avec les thèmes de l’Écologie intégrale, projet politique défendu par le Vatican depuis une dizaine d’années : un imaginaire où le vivant, la reproduction, la réparation et l’ordre moral se trouvent noués dans une même promesse de salut.
Cette rhétorique dérange d’autant plus que cette annonce d’une dirigeante écologiste passe sous silence un enjeu brûlant. Alors que Marine Tondelier rappelle « qu’1 couple sur 5 est concerné par l'infertilité en France », elle ne dit rien de ce qui devrait pourtant constituer l’une des politisations les plus évidentes de l’infertilité : nos vies sont saturées de polluants. Depuis des années, l’Anses et l’Inserm documentent les effets des perturbateurs endocriniens et d’autres substances toxiques sur la fertilité, la reproduction et la grossesse. Faire de l’infertilité une expérience intime, puis laisser hors champ les politiques publiques et économiques qui abîment les corps, est un choix curieux.
La République cherche une maman ?
Cette grammaire de maternité sacrée a aussi une histoire. Dans les traditions politiques occidentales, les femmes accèdent souvent à la dignité publique à condition d’entrer par des fonctions déjà moralement balisées : le soin, la transmission, la protection, la continuité du corps social. Autrement dit par la figure de la mère de la nation. Cet archétype promet d’élever socialement certaines femmes au prix d’une assignation sexiste à la reproduction. Sous son habillage écologiste, le texte de Tondelier rouvre cet imaginaire en invoquant une légitimité qui serait spécifiquement maternelle. D’autant dans la séquence actuelle, où des femmes deviennent chefs d’États, en érigeant leur rôle de femme, de mère, de pieuse, comme valeur cardinale.
À la figure française de l’homme providentiel, Marine Tondelier semble donc substituer une autorité politique de « LA femme » providentielle, capable d’amener vers une société « plus douce », intime, supposément progressiste. Non plus le chef viril qui sauverait le pays par la force, mais la mère politique qui l’orienterait par sa fécondité, son endurance, sa proximité avec « la vie ». L’image de Marine Tondelier déposant des fleurs aux pieds des policiers en 2023 en donnait déjà une première version programmatique : envelopper le pouvoir de contrainte dans les signes du soin, de l’apaisement et de la délicatesse. Fin avril 2025, sur France Inter, elle défendait aussi l’idée que « l’écologie doit faire partie de l’arsenal de guerre », inscrivant les Verts dans une séquence nettement militariste. Aussi, la douceur énoncée par la secrétaire nationale des Écologistes, ne rompt politiquement en rien avec la logique guerrière.
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Toujours debout, toujours productive
La grossesse devient aussi la marque que la candidate à la présidentielle saura tenir ensemble l’épreuve reproductive, la campagne, le travail et l’exposition publique, dont elle dit elle-même que l’ensemble « s’annonce comme un défi ». On retrouve là une figure parfaitement compatible avec l’imaginaire néolibéral, celui de la femme totale, admirable parce qu’elle absorbe tout, parcequ’elle est une machine à travail qui continue, quoi qu’il arrive, à tourner sans se casser. Une politique émancipatrice de la parentalité parlerait d’abord et surtout d’interdépendance. C’est-à-dire du soin socialisé qui permet de reprendre du temps sur la machine productive, qui ouvre au droit au repos, avec des institutions adaptées aux corps fatigués, aux enfants réels et aux vies discontinues. Ici, le cadrage qui domine, c’est la promesse de continuité, et la possibilité de tout mener de front. Ce registre laisse aussi dans l’ombre une autre question : que deviendra cet enfant, qui, avant même sa naissance, est d’emblé pris dans le récit public, symbolique et politique des adultes ?
La PMA pour toutes, vraiment ?
S’interroge aussi le point de vue depuis lequel cette annonce s’opère. Lorsque Marine Tondelier écrit que sa grossesse permettra enfin de mettre sur la table des « sujets totalement invisibilisés », puis évoque « des réformes à porter dans le cadre de la loi de bioéthique », son expérience est élevée au rang de modèle, comme si elle ouvrait d’elle-même un horizon commun. Or Marine Tondelier parle depuis une position très située : elle est responsable politique, en couple hétérosexuel et de classe petit-bourgeoise, avec un accès reconnu au soin. Ce récit n’est pas l’universel.
En matière de FIV et de PMA, l’inégalité entre citoyen·nes porte une histoire particulièrement lourde. Le droit français a encadré l’assistance médicale à la procréation dès les lois de bioéthique de 1994, mais il l’a réservée jusqu’en 2021 aux couples hétérosexuels confrontés à une infertilité médicalement constatée ; les couples de femmes cisgenres et les femmes cis non mariées n’y ont accédé qu’avec la loi du 2 août 2021. Autrement dit, près de trois décennies ont séparé l’accès des couples hétérosexuels de celui d’autres femmes. Le dispositif continue d’exclure les personnes trans. Et pour beaucoup de femmes non blanches, ainsi que nombre de femmes célibataires issues des classes populaires, l’accès réel reste difficile, traversé par un tri social, racial et moral. Dès lors, évoquer vaguement les « réformes de bioéthique », sans nommer les inégalités concrètes qu’elles ont laissées en place, revient à effacer la hiérarchie même qui a structuré ce droit — et laisse entière la question de savoir pour qui l’on est réellement prêt à se battre.
Sortir les femmes du berceau politique
Enfin, la réponse que Marine Tondelier oppose au « réarmement démographique » d’Emmanuel Macron reste plus ambivalente qu’il n’y paraît. Certes, son texte rappelle qu’il faut aussi soutenir celles qui ne veulent pas d’enfant. Mais cette précaution n’efface pas le schéma qu’il reconduit. Lorsqu’elle affirme qu’une société plus égalitaire, moins violente et plus vivable rendra la parentalité « plus désirable, plus libre », elle déplace le problème sans rompre avec lui : la reproduction demeure pensée comme un horizon social à réconcilier avec de meilleures conditions de vie.
Or une politique féministe conséquente devrait travailler à desserrer le lien qui associe encore si fortement les femmes à la maternité, et la maternité à une forme d’accomplissement social ou politique. Le féminisme aura avancé d’un pas décisif lorsque la maternité cessera d’être, même sous une forme adoucie, l’un des langages privilégiés par lesquels les femmes deviennent politiquement respectables.
Article co-écrit par Arya Meroni et Léane Alestra
Le 30 mars 2026, Marine Tondelier annonce sur ses réseaux sociaux sa grossesse en inscrivant d’emblée cette déclaration dans l’horizon de 2027. Si cette prise de parole rappelle à juste titre combien la politique reste façonnée par des normes de pouvoir masculines, elle glisse aussi vers un récit où la maternité sacralisée devient un principe de légitimité politique.
« Une campagne présidentielle enceinte puis avec un nourrisson, ça n'est à ma connaissance pas beaucoup arrivé dans l'histoire politique française », écrit la cheffe des Écologistes, dans une publication où elle annonce sa grossesse après plusieurs années d’attente pour avoir un enfant. Dans un champ politique encore réglé sur les codes de la disponibilité totale, le pouvoir aime se rêver sans corps : stable, endurant, toujours prêt, presque abstrait. Or, la grossesse rappelle qu’on gouverne depuis un corps situé, traversé par des rythmes, des limites, des vulnérabilités. Être enceinte, pour beaucoup de femmes, c’est devoir cacher sa grossesse lors d’un entretien d’embauche, en parler le plus tard possible à son employeur, performer un retour au poste par peur des moqueries et des baisses de salaires. En politique, dans un environnement où les femmes doivent encore adopter des postures masculines pour s’imposer, ces appréhensions sont légitimes, et en parler permet d’ouvrir des espaces.
Mais Marine Tondelier ne s'arrête pas au juste constat du coût politique des épreuves qu’elle a traversé. Son texte change rapidement de registre, et la maternité qu’elle mobilise devient le centre symbolique de sa candidature, le point d’appui sur lequel elle entend définir une « politique écologiste et féministe du vivant ». C’est ce glissement, de l’épreuve vécue vers la légitimité politique, qu’il faut examiner.
Un discours catholique
Tout, dans l’écriture de son texte, pousse vers une forme de sacralisation. Marine Tondelier parle d’un « bébé miracle », qu’elle « n’osait plus espérer », après « le drame silencieux des fausses couches », « le parcours du combattant des PMA et FIV » puis évoque un chemin qui « s’annonce comme un défi ». L’enchaînement est très précis : l’épreuve, l’endurance, l’espérance sur le chemin sinueux, puis l’annonce de l'enfant comme issue miraculeuse. On retrouve ici une trame très catholique : l’épreuve de la souffrance, l’obligation de tenir dans l’espérance, puis la récompense accordée à celles et ceux qui auront persévéré. On croirait presque entendre Hubert Bourel et Marie-Lose Valentin fredonner : « l’espérance est en chemin ». Ce lexique religieux fait écho au tumulte suscité par la participation de la cheffe du parti des Verts au dîner des Bâtisseurs — événement porté par des milieux catholiques réactionnaires. Bien sûr, lorsqu’elle défend la PMA, Marine Tondelier ne se situe pas sur le terrain des catholiques conservateurs. Mais son texte flirte étrangement avec les thèmes de l’Écologie intégrale, projet politique défendu par le Vatican depuis une dizaine d’années : un imaginaire où le vivant, la reproduction, la réparation et l’ordre moral se trouvent noués dans une même promesse de salut.
Cette rhétorique dérange d’autant plus que cette annonce d’une dirigeante écologiste passe sous silence un enjeu brûlant. Alors que Marine Tondelier rappelle « qu’1 couple sur 5 est concerné par l'infertilité en France », elle ne dit rien de ce qui devrait pourtant constituer l’une des politisations les plus évidentes de l’infertilité : nos vies sont saturées de polluants. Depuis des années, l’Anses et l’Inserm documentent les effets des perturbateurs endocriniens et d’autres substances toxiques sur la fertilité, la reproduction et la grossesse. Faire de l’infertilité une expérience intime, puis laisser hors champ les politiques publiques et économiques qui abîment les corps, est un choix curieux.
La République cherche une maman ?
Cette grammaire de maternité sacrée a aussi une histoire. Dans les traditions politiques occidentales, les femmes accèdent souvent à la dignité publique à condition d’entrer par des fonctions déjà moralement balisées : le soin, la transmission, la protection, la continuité du corps social. Autrement dit par la figure de la mère de la nation. Cet archétype promet d’élever socialement certaines femmes au prix d’une assignation sexiste à la reproduction. Sous son habillage écologiste, le texte de Tondelier rouvre cet imaginaire en invoquant une légitimité qui serait spécifiquement maternelle. D’autant dans la séquence actuelle, où des femmes deviennent chefs d’États, en érigeant leur rôle de femme, de mère, de pieuse, comme valeur cardinale.
À la figure française de l’homme providentiel, Marine Tondelier semble donc substituer une autorité politique de « LA femme » providentielle, capable d’amener vers une société « plus douce », intime, supposément progressiste. Non plus le chef viril qui sauverait le pays par la force, mais la mère politique qui l’orienterait par sa fécondité, son endurance, sa proximité avec « la vie ». L’image de Marine Tondelier déposant des fleurs aux pieds des policiers en 2023 en donnait déjà une première version programmatique : envelopper le pouvoir de contrainte dans les signes du soin, de l’apaisement et de la délicatesse. Fin avril 2025, sur France Inter, elle défendait aussi l’idée que « l’écologie doit faire partie de l’arsenal de guerre », inscrivant les Verts dans une séquence nettement militariste. Aussi, la douceur énoncée par la secrétaire nationale des Écologistes, ne rompt politiquement en rien avec la logique guerrière.
Toujours debout, toujours productive
La grossesse devient aussi la marque que la candidate à la présidentielle saura tenir ensemble l’épreuve reproductive, la campagne, le travail et l’exposition publique, dont elle dit elle-même que l’ensemble « s’annonce comme un défi ». On retrouve là une figure parfaitement compatible avec l’imaginaire néolibéral, celui de la femme totale, admirable parce qu’elle absorbe tout, parcequ’elle est une machine à travail qui continue, quoi qu’il arrive, à tourner sans se casser. Une politique émancipatrice de la parentalité parlerait d’abord et surtout d’interdépendance. C’est-à-dire du soin socialisé qui permet de reprendre du temps sur la machine productive, qui ouvre au droit au repos, avec des institutions adaptées aux corps fatigués, aux enfants réels et aux vies discontinues. Ici, le cadrage qui domine, c’est la promesse de continuité, et la possibilité de tout mener de front. Ce registre laisse aussi dans l’ombre une autre question : que deviendra cet enfant, qui, avant même sa naissance, est d’emblé pris dans le récit public, symbolique et politique des adultes ?
La PMA pour toutes, vraiment ?
S’interroge aussi le point de vue depuis lequel cette annonce s’opère. Lorsque Marine Tondelier écrit que sa grossesse permettra enfin de mettre sur la table des « sujets totalement invisibilisés », puis évoque « des réformes à porter dans le cadre de la loi de bioéthique », son expérience est élevée au rang de modèle, comme si elle ouvrait d’elle-même un horizon commun. Or Marine Tondelier parle depuis une position très située : elle est responsable politique, en couple hétérosexuel et de classe petit-bourgeoise, avec un accès reconnu au soin. Ce récit n’est pas l’universel.
En matière de FIV et de PMA, l’inégalité entre citoyen·nes porte une histoire particulièrement lourde. Le droit français a encadré l’assistance médicale à la procréation dès les lois de bioéthique de 1994, mais il l’a réservée jusqu’en 2021 aux couples hétérosexuels confrontés à une infertilité médicalement constatée ; les couples de femmes cisgenres et les femmes cis non mariées n’y ont accédé qu’avec la loi du 2 août 2021. Autrement dit, près de trois décennies ont séparé l’accès des couples hétérosexuels de celui d’autres femmes. Le dispositif continue d’exclure les personnes trans. Et pour beaucoup de femmes non blanches, ainsi que nombre de femmes célibataires issues des classes populaires, l’accès réel reste difficile, traversé par un tri social, racial et moral. Dès lors, évoquer vaguement les « réformes de bioéthique », sans nommer les inégalités concrètes qu’elles ont laissées en place, revient à effacer la hiérarchie même qui a structuré ce droit — et laisse entière la question de savoir pour qui l’on est réellement prêt à se battre.
Sortir les femmes du berceau politique
Enfin, la réponse que Marine Tondelier oppose au « réarmement démographique » d’Emmanuel Macron reste plus ambivalente qu’il n’y paraît. Certes, son texte rappelle qu’il faut aussi soutenir celles qui ne veulent pas d’enfant. Mais cette précaution n’efface pas le schéma qu’il reconduit. Lorsqu’elle affirme qu’une société plus égalitaire, moins violente et plus vivable rendra la parentalité « plus désirable, plus libre », elle déplace le problème sans rompre avec lui : la reproduction demeure pensée comme un horizon social à réconcilier avec de meilleures conditions de vie.
Or une politique féministe conséquente devrait travailler à desserrer le lien qui associe encore si fortement les femmes à la maternité, et la maternité à une forme d’accomplissement social ou politique. Le féminisme aura avancé d’un pas décisif lorsque la maternité cessera d’être, même sous une forme adoucie, l’un des langages privilégiés par lesquels les femmes deviennent politiquement respectables.
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