Les médecins sous pression des collectifs anti-trans
Elie Hervé
31 mars 2026
10 min.

Plaintes, cessation de contrat, courriers d’avocat·e : des professionnel·les de santé accompagnant des personnes trans sont attaqué·es « de manière récurrente » par les lobbys anti-trans. Ceux-ci opèrent souvent en « offrant des recours » à des parents qui n’acceptent pas le parcours de transition de leur enfant, même majeur.
Il avait tout planifié. Les petits plats dans le frigo, la personne de confiance qui viendrait le chercher après et le rendez-vous avec l’anesthésiste. « Mais moins d’un mois avant mon opération, un soir, j’ai reçu un appel de ma chirurgienne qui me disait qu’elle annulait », explique Vincent, 22 ans. Ce jeune homme trans devait être opéré en novembre dernier d’une torsoplastie, c'est-à-dire un remodelage de son torse pour lui donner un aspect perçu comme plus masculin.
Seulement sa chirurgienne a choisi d’annuler après avoir reçu une lettre de Caroline Valentin, une avocate, mandatée par l’Observatoire de la Petite Sirène, un collectif anti-trans. Cet organisme fondé en 2021 lutte activement contre les droits des personnes trans. Pour cela tous les moyens sont bons depuis le lobbying dans les instances de pouvoir aux pressions sur les associations de personnes trans ou encore sur les médecins qui les prennent en charge.
Dans cet écrit de six pages, Caroline Valentin met en doute la « capacité à consentir » de Vincent. « [Vincent] présente depuis l’adolescence des antécédents psychiatriques importants, notamment des épisodes d’angoisse aiguë, des gestes auto-agressifs et une très forte instabilité émotionnelle », écrit-elle. Elle défend l’idée que Vincent serait devenu trans après avoir rencontré une personne trans et que « ses fragilités psychiatriques » l'empêcherait de prendre une décision éclairée. Pour preuves, il s’isole de sa famille et fait du drag, explique l’avocate, capture d’écran de son compte Insta à l’appui.
Des éléments de langage pour discréditer les personnes trans
Pourtant à en croire les échanges auxquels Problematik a eu accès, si Vincent s'est éloigné de sa mère, ce serait à cause de son rejet. « Ma mère est très opposée à ma transition médicale, souligne-t-il. Elle a été avertie que j’ai commencé les hormones parce que je suis toujours sur sa mutuelle et elle a arrêté de parler à une grande partie de la famille parce qu’elle pense qu’ils me soutiennent. » Par message, elle lui parle de « mode », de « folie », de volonté d’anéantir « tout ce qui est lié au pouvoir féminin ». « Où est Freud pour nous aider à comprendre cette folie ? », lui écrit-elle en portugais. Des propos qui sont ceux employés par les collectifs anti-trans.
Parler d’ « effet de mode » ou de « folie » revient à dire qu’être trans est soit une maladie, soit un choix. Ces éléments de langage permettent de discréditer le vécu des personnes concernées tout en refusant des droits aux personnes trans puisque cet état « passager » pourrait être « soigné ». En France, les transidentités ont été déclassifiées des maladies mentales en 2009 et en 2022 au niveau mondial par l’OMS. Plus récemment, la Haute autorité de santé (HAS) a publié des recommandations pour la bonne prise en charge des personnes trans majeur·es et met en avant l’autodétermination des personnes concernées. Elle reconnaît ainsi la diversité des parcours des personnes trans, et recommande de dépsychiatriser les transitions médicales. Pour autant, même si un certificat psy n’est plus obligatoire pour bénéficier d’une prise en charge médicale, certain·es médecins continuent de le demander. C’est le cas de la chirurgienne qui devait opérer Vincent : « Moi je maintiens un courrier d’un spécialiste, psychiatre la plupart du temps. Moi, je suis une technicienne. Ce n’est pas mon métier d'identifier s'il y a des pathologies psychiatriques qui pourraient être compensées par la chirurgie. »
Des pressions « récurrentes »
L’avocate termine son courrier en expliquant avoir « reçu mandat de prendre toute mesure d’urgence nécessaire pour que l’opération envisagée soit suspendue. » Sans préciser toutefois à quelle mesure elle fait référence. Questionnée à ce sujet, elle explique qu’elle souhaitait que la « capacité à consentir [de Vincent soit] complètement évaluée et que [son] consentement [soit] donné conformément à la loi ». Elle marque une pause et ajoute « il y a beaucoup d'hystérie là-dedans, beaucoup d'énervement, beaucoup de violences. Moi je fais mon métier d'avocat, je regarde la loi et je dis aux médecins quand ils font n'importe quoi, qu’ils font n'importe quoi, c'est tout. » Dans sa lettre, elle cite également une procédure à l’encontre d’un psychiatre qui a perdu devant la chambre départementale de l’Ordre. En janvier 2024, celui-ci a été interdit d’exercer pendant six mois, dont trois mois avec sursis pour avoir « manqué aux règles déontologiques. » Il est accusé d’avoir fait un certificat médical dit « de complaisance » pour valider une demande d’hormones à une jeune femme trans. Là encore, c’est sa mère qui a porté plainte, épaulée par une avocate mandatée par un des collectifs anti-trans. Contactée, la Chambre disciplinaire de première instance du Grand-Est a confirmé que le médecin avait fait appel de cette décision.
Après avoir reçu ce courrier, la chirurgienne a annulé l’opération par crainte. Par téléphone, elle explique que ces pressions sont « rarissimes » mais qu’elles l’ont poussé à adapter sa pratique. « C’est très compliqué, lance-t-elle. Une clinique avec laquelle je travaillais a arrêté un contrat avec moi parce que je prenais en charge des patients trans. »
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Cette stratégie de judiciarisation est souvent employée par des collectifs qui luttent contre les droits des personnes trans, souligne Anaïs Perrin-Prevelle, directrice de l’association féministe d’autosupport, OUTrans. « Ce n’est pas courant mais c’est récurrent, explique-t-elle. Dès qu’une plainte arrive à son terme, quand le ou la médecin gagne en appel en national, une nouvelle apparaît. L’objectif derrière est de terroriser les médecins pour qu’à terme ils ne prennent plus en charge de personnes trans, et alors même que la HAS reconnaît le bien-fondé de cette prise en charge. » Plusieurs études citées par Trajectoire jeune trans soulignent, en effet, une baisse des idées suicidaires quand les personnes trans sont accompagnées dans leurs parcours de transition.
Agnès* a elle aussi fait l’objet de pression par la mère d’une de ses patientes majeures, en novembre 2023. Cette généraliste a été attaquée devant l’Ordre des médecins. Le scénario est le même : une avocate proche des collectifs anti-trans tente d’empêcher une jeune majeure d’avoir accès à des soins pour lesquels elle a donné son accord. « La mère de ma patiente est à Ypomoni [un collectif anti-trans], détaille Agnès. Une fois sa transition médicale entamée, on a pu s'occuper de ses problèmes de santé globale et aujourd'hui elle va bien et je continue à la suivre sans difficulté. Mais elle ne parle plus à sa mère. » Le profil des patient·es dont les parents attaquent sont aussi souvent les mêmes, ajoute Anaïs Perrin-Prevelle. « C'est souvent une personne trans entre 20 et 25 ans contre qui les parents ou des proches décident de porter plainte parce qu’ils refusent la transidentité de leur enfant. » Sur leur Discord, auquel plusieurs journalistes ont eu accès, Ypomoni détaille cette stratégie d’attaquer de façon systématique les médecins qui prennent en charge des personnes trans. Lors de la publication des recommandations de la Haute autorité de santé pour les personnes trans majeures, une membre parlait même de « guerre ». « Notre ténacité et nos engagements, ceux de l’OPS notamment, les ont fait fléchir pour les mineurs mais la guerre n’est pas gagnée. Les recommandations sont catastrophiques pour les majeurs »
Perdre sa famille
Pour préparer sa défense, Agnès prend un avocat. « Je savais que j’allais gagner, je travaille depuis suffisamment longtemps pour être solide dans mes appuis et savoir que ma pratique est fondée et basée sur des recommandations médicales, reprend-t-elle. Néanmoins, cela reste une épreuve et un moment extrêmement stressant. »
En janvier 2024, elle est convoquée pour une confrontation. Autour de la table, cinq personnes : les deux parties avec leurs avocat·es et une médecin pour représenter l’Ordre. « Cette situation était extrêmement étrange parce que nous étions là à parler d’une personne qui n’était pas présente et qui ne veut plus aucun contact avec sa mère. De plus, si je répondais à toutes les questions de la partie adverse, je brisais le secret médical. Donc je ne pouvais pas me défendre correctement. Et heureusement que la médecin de l’Ordre a souligné cette contradiction ! » Lors de cette confrontation, l’Ordre demande à la mère de la patiente de lui fournir « des preuves de l'absence de capacité à donner un consentement éclairé » pour cette prise en charge médicale. « Un an après cette demande, aucun document n’a été envoyé. Sa fille va très bien et elle est contente de son suivi avec moi. Donc ça a été classé sans suite. »
De fait, la plainte n’est pas recevable lorsqu’elle émane de la famille et que la personne est majeure au moment des soins ajoute l’avocat Benjamin Pitcho. « Il arrive néanmoins que certains médecins soient condamnés en chambre disciplinaire départementale [la première instance] pour d’autres raisons. Une de mes clientes a arrêté de prendre en charge des personnes trans après une décision en ce sens. Elle était la seule médecin de sa ville qui acceptait de prendre en charge des personnes trans. » En 2025, l’association d’information et d’entraide Fransgenre a réalisé une enquête : sur 1 670 endocrinologues contactés, 85 % d’entre elleux refusent de prendre en charge des personnes trans.
De son côté, Vincent se désole de cette annulation. « Cela a été très dur à encaisser parce que je me projetais vraiment. J’ai prévenu mes parents avant l'opération et je leur ai dit que j’étais bien entouré, que j’étais sûr de mon choix et que tout était ok. Ils avaient des questions sur mes traitements pour la bipolarité et des troubles de la personnalité borderline et je les ai rassurés. Il n’y a aucun danger, je suis parfaitement au clair avec mon choix. » Dans ces dernières recommandations de bonnes pratiques, la HAS souligne qu’il n’est pas nécessaire de retarder une prise en charge médicale. « Même quand la personne est suivie, l’idée de ces attaques reste d’interdire une opération ou l’accès à des hormones bien qu’aucun certificat psy ne soit nécessaire, détaille Anaïs Perrin-Prevelle. Et souvent l’argument mis en avant est un trouble particulier de la santé mentale »
Vincent a depuis coupé tout contact avec sa mère. « Elle a utilisé notre conversation contre moi. Jusqu’à présent elle m’envoyait des messages, mais jamais encore elle ne m'avait empêchée dans mon parcours de transition médicale. Là c’est une première. » Il attend désormais de retrouver une stabilité économique pour pouvoir recommencer des démarches et faire sa torsoplastie.
Contactées, ni Ypomoni, ni l’Observatoire de la Petite Sirène, ni la mère de Vincent, ni le Conseil de l’Ordre national n’ont souhaité répondre.
Plaintes, cessation de contrat, courriers d’avocat·e : des professionnel·les de santé accompagnant des personnes trans sont attaqué·es « de manière récurrente » par les lobbys anti-trans. Ceux-ci opèrent souvent en « offrant des recours » à des parents qui n’acceptent pas le parcours de transition de leur enfant, même majeur.
Il avait tout planifié. Les petits plats dans le frigo, la personne de confiance qui viendrait le chercher après et le rendez-vous avec l’anesthésiste. « Mais moins d’un mois avant mon opération, un soir, j’ai reçu un appel de ma chirurgienne qui me disait qu’elle annulait », explique Vincent, 22 ans. Ce jeune homme trans devait être opéré en novembre dernier d’une torsoplastie, c'est-à-dire un remodelage de son torse pour lui donner un aspect perçu comme plus masculin.
Seulement sa chirurgienne a choisi d’annuler après avoir reçu une lettre de Caroline Valentin, une avocate, mandatée par l’Observatoire de la Petite Sirène, un collectif anti-trans. Cet organisme fondé en 2021 lutte activement contre les droits des personnes trans. Pour cela tous les moyens sont bons depuis le lobbying dans les instances de pouvoir aux pressions sur les associations de personnes trans ou encore sur les médecins qui les prennent en charge.
Dans cet écrit de six pages, Caroline Valentin met en doute la « capacité à consentir » de Vincent. « [Vincent] présente depuis l’adolescence des antécédents psychiatriques importants, notamment des épisodes d’angoisse aiguë, des gestes auto-agressifs et une très forte instabilité émotionnelle », écrit-elle. Elle défend l’idée que Vincent serait devenu trans après avoir rencontré une personne trans et que « ses fragilités psychiatriques » l'empêcherait de prendre une décision éclairée. Pour preuves, il s’isole de sa famille et fait du drag, explique l’avocate, capture d’écran de son compte Insta à l’appui.
Des éléments de langage pour discréditer les personnes trans
Pourtant à en croire les échanges auxquels Problematik a eu accès, si Vincent s'est éloigné de sa mère, ce serait à cause de son rejet. « Ma mère est très opposée à ma transition médicale, souligne-t-il. Elle a été avertie que j’ai commencé les hormones parce que je suis toujours sur sa mutuelle et elle a arrêté de parler à une grande partie de la famille parce qu’elle pense qu’ils me soutiennent. » Par message, elle lui parle de « mode », de « folie », de volonté d’anéantir « tout ce qui est lié au pouvoir féminin ». « Où est Freud pour nous aider à comprendre cette folie ? », lui écrit-elle en portugais. Des propos qui sont ceux employés par les collectifs anti-trans.
Parler d’ « effet de mode » ou de « folie » revient à dire qu’être trans est soit une maladie, soit un choix. Ces éléments de langage permettent de discréditer le vécu des personnes concernées tout en refusant des droits aux personnes trans puisque cet état « passager » pourrait être « soigné ». En France, les transidentités ont été déclassifiées des maladies mentales en 2009 et en 2022 au niveau mondial par l’OMS. Plus récemment, la Haute autorité de santé (HAS) a publié des recommandations pour la bonne prise en charge des personnes trans majeur·es et met en avant l’autodétermination des personnes concernées. Elle reconnaît ainsi la diversité des parcours des personnes trans, et recommande de dépsychiatriser les transitions médicales. Pour autant, même si un certificat psy n’est plus obligatoire pour bénéficier d’une prise en charge médicale, certain·es médecins continuent de le demander. C’est le cas de la chirurgienne qui devait opérer Vincent : « Moi je maintiens un courrier d’un spécialiste, psychiatre la plupart du temps. Moi, je suis une technicienne. Ce n’est pas mon métier d'identifier s'il y a des pathologies psychiatriques qui pourraient être compensées par la chirurgie. »
Des pressions « récurrentes »
L’avocate termine son courrier en expliquant avoir « reçu mandat de prendre toute mesure d’urgence nécessaire pour que l’opération envisagée soit suspendue. » Sans préciser toutefois à quelle mesure elle fait référence. Questionnée à ce sujet, elle explique qu’elle souhaitait que la « capacité à consentir [de Vincent soit] complètement évaluée et que [son] consentement [soit] donné conformément à la loi ». Elle marque une pause et ajoute « il y a beaucoup d'hystérie là-dedans, beaucoup d'énervement, beaucoup de violences. Moi je fais mon métier d'avocat, je regarde la loi et je dis aux médecins quand ils font n'importe quoi, qu’ils font n'importe quoi, c'est tout. » Dans sa lettre, elle cite également une procédure à l’encontre d’un psychiatre qui a perdu devant la chambre départementale de l’Ordre. En janvier 2024, celui-ci a été interdit d’exercer pendant six mois, dont trois mois avec sursis pour avoir « manqué aux règles déontologiques. » Il est accusé d’avoir fait un certificat médical dit « de complaisance » pour valider une demande d’hormones à une jeune femme trans. Là encore, c’est sa mère qui a porté plainte, épaulée par une avocate mandatée par un des collectifs anti-trans. Contactée, la Chambre disciplinaire de première instance du Grand-Est a confirmé que le médecin avait fait appel de cette décision.
Après avoir reçu ce courrier, la chirurgienne a annulé l’opération par crainte. Par téléphone, elle explique que ces pressions sont « rarissimes » mais qu’elles l’ont poussé à adapter sa pratique. « C’est très compliqué, lance-t-elle. Une clinique avec laquelle je travaillais a arrêté un contrat avec moi parce que je prenais en charge des patients trans. »
Cette stratégie de judiciarisation est souvent employée par des collectifs qui luttent contre les droits des personnes trans, souligne Anaïs Perrin-Prevelle, directrice de l’association féministe d’autosupport, OUTrans. « Ce n’est pas courant mais c’est récurrent, explique-t-elle. Dès qu’une plainte arrive à son terme, quand le ou la médecin gagne en appel en national, une nouvelle apparaît. L’objectif derrière est de terroriser les médecins pour qu’à terme ils ne prennent plus en charge de personnes trans, et alors même que la HAS reconnaît le bien-fondé de cette prise en charge. » Plusieurs études citées par Trajectoire jeune trans soulignent, en effet, une baisse des idées suicidaires quand les personnes trans sont accompagnées dans leurs parcours de transition.
Agnès* a elle aussi fait l’objet de pression par la mère d’une de ses patientes majeures, en novembre 2023. Cette généraliste a été attaquée devant l’Ordre des médecins. Le scénario est le même : une avocate proche des collectifs anti-trans tente d’empêcher une jeune majeure d’avoir accès à des soins pour lesquels elle a donné son accord. « La mère de ma patiente est à Ypomoni [un collectif anti-trans], détaille Agnès. Une fois sa transition médicale entamée, on a pu s'occuper de ses problèmes de santé globale et aujourd'hui elle va bien et je continue à la suivre sans difficulté. Mais elle ne parle plus à sa mère. » Le profil des patient·es dont les parents attaquent sont aussi souvent les mêmes, ajoute Anaïs Perrin-Prevelle. « C'est souvent une personne trans entre 20 et 25 ans contre qui les parents ou des proches décident de porter plainte parce qu’ils refusent la transidentité de leur enfant. » Sur leur Discord, auquel plusieurs journalistes ont eu accès, Ypomoni détaille cette stratégie d’attaquer de façon systématique les médecins qui prennent en charge des personnes trans. Lors de la publication des recommandations de la Haute autorité de santé pour les personnes trans majeures, une membre parlait même de « guerre ». « Notre ténacité et nos engagements, ceux de l’OPS notamment, les ont fait fléchir pour les mineurs mais la guerre n’est pas gagnée. Les recommandations sont catastrophiques pour les majeurs »
Perdre sa famille
Pour préparer sa défense, Agnès prend un avocat. « Je savais que j’allais gagner, je travaille depuis suffisamment longtemps pour être solide dans mes appuis et savoir que ma pratique est fondée et basée sur des recommandations médicales, reprend-t-elle. Néanmoins, cela reste une épreuve et un moment extrêmement stressant. »
En janvier 2024, elle est convoquée pour une confrontation. Autour de la table, cinq personnes : les deux parties avec leurs avocat·es et une médecin pour représenter l’Ordre. « Cette situation était extrêmement étrange parce que nous étions là à parler d’une personne qui n’était pas présente et qui ne veut plus aucun contact avec sa mère. De plus, si je répondais à toutes les questions de la partie adverse, je brisais le secret médical. Donc je ne pouvais pas me défendre correctement. Et heureusement que la médecin de l’Ordre a souligné cette contradiction ! » Lors de cette confrontation, l’Ordre demande à la mère de la patiente de lui fournir « des preuves de l'absence de capacité à donner un consentement éclairé » pour cette prise en charge médicale. « Un an après cette demande, aucun document n’a été envoyé. Sa fille va très bien et elle est contente de son suivi avec moi. Donc ça a été classé sans suite. »
De fait, la plainte n’est pas recevable lorsqu’elle émane de la famille et que la personne est majeure au moment des soins ajoute l’avocat Benjamin Pitcho. « Il arrive néanmoins que certains médecins soient condamnés en chambre disciplinaire départementale [la première instance] pour d’autres raisons. Une de mes clientes a arrêté de prendre en charge des personnes trans après une décision en ce sens. Elle était la seule médecin de sa ville qui acceptait de prendre en charge des personnes trans. » En 2025, l’association d’information et d’entraide Fransgenre a réalisé une enquête : sur 1 670 endocrinologues contactés, 85 % d’entre elleux refusent de prendre en charge des personnes trans.
De son côté, Vincent se désole de cette annulation. « Cela a été très dur à encaisser parce que je me projetais vraiment. J’ai prévenu mes parents avant l'opération et je leur ai dit que j’étais bien entouré, que j’étais sûr de mon choix et que tout était ok. Ils avaient des questions sur mes traitements pour la bipolarité et des troubles de la personnalité borderline et je les ai rassurés. Il n’y a aucun danger, je suis parfaitement au clair avec mon choix. » Dans ces dernières recommandations de bonnes pratiques, la HAS souligne qu’il n’est pas nécessaire de retarder une prise en charge médicale. « Même quand la personne est suivie, l’idée de ces attaques reste d’interdire une opération ou l’accès à des hormones bien qu’aucun certificat psy ne soit nécessaire, détaille Anaïs Perrin-Prevelle. Et souvent l’argument mis en avant est un trouble particulier de la santé mentale »
Vincent a depuis coupé tout contact avec sa mère. « Elle a utilisé notre conversation contre moi. Jusqu’à présent elle m’envoyait des messages, mais jamais encore elle ne m'avait empêchée dans mon parcours de transition médicale. Là c’est une première. » Il attend désormais de retrouver une stabilité économique pour pouvoir recommencer des démarches et faire sa torsoplastie.
Contactées, ni Ypomoni, ni l’Observatoire de la Petite Sirène, ni la mère de Vincent, ni le Conseil de l’Ordre national n’ont souhaité répondre.
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