« 10 500 km pour des soins » : en ruralité, les galères de santé des personnes trans
Elodie Potente
16 avril 2026
8 min.

Parcourir des milliers de kilomètres, dépenser des centaines d'euros, poser des journées de congés dédiées : en ruralité, les personnes trans bataillent pour trouver des soignant·es safes et s'adaptent pour bénéficier des soins dont iels ont besoin.
Assise dans un restaurant toulousain, Elsa fait ses calculs : « 30 allers-retours à Toulouse, ça fait environ 10 500 kilomètres ». Un rire nerveux la traverse. Habitante d'un petit village de l'Aveyron, près de Millau, elle a entamé une transition de genre il y a quelques années. Depuis, elle se rend régulièrement à Toulouse pour y suivre des soins, notamment des séances d’épilation laser. Située à environ de 200 km de chez elle, la ville rose est son point d’accès « le plus proche » pour les réaliser en étant remboursée par la sécurité sociale. Trouver un médecin ou des spécialistes relève déjà du défi pour les personnes trans en ville. Mais vivre en ruralité nécessite, comme le fait régulièrement Elsa, de se déplacer, de poser des jours de congés et de payer des allers-retours en voiture ou en train pour assurer ses rendez-vous.
Et quand les médecins sont présent·es dans le territoire, il faut mener l'enquête avant tout rendez-vous médical, pour s'assurer d'une prise en charge à minima correcte et sans risque de transphobie. « C'est une charge mentale de devoir se renseigner sur tel ou telle soignant·e, savoir s'iel est safe », témoigne Gabriel. Basé dans un village de la Drôme, le trentenaire s'est rendu compte en transitionnant que certain·es spécialistes ne courent pas les champs et qu'il faut parfois se « résigner » à se rendre à un rendez-vous avec en toile de fond la peur d'être maltraité·e ou mégenré·e, faute de mieux.
Le graal de la primo ordonnance
« J'ai trouvé les premières informations concernant le parcours de transition sur le Wikitrans», explique Daria*, habitante d'un village de Savoie. Très ancrée dans son territoire, elle a démarré par un parcours « informel », comme beaucoup, tant la question de la primo-ordonnance d'hormones est un calvaire : « J'ai eu la chance de connaître un médecin qui m'a prescrit des hormones et m'a permis d'avoir des bilans sanguins. Ensuite le plan c'était d'aller voir un médecin généraliste en lui disant que j'étais déjà hormonée pour poursuivre ma prise en charge ». Rowan et Charlie, membre du bureau national de l'organisation de solidarité trans (OST), dont les antennes sont déployées dans une quinzaine de villes moyennes en France, confirment que c’est la question la plus récurrente adressée à l’association. Pour tenter de combler les brèches et proposer du soin communautaire, les militant·es de l'OST proposent de l'auto-support, et des conseils spécifiques aux parcours de santé trans : « On fait aussi des campagnes de dons pour pouvoir payer les frais de déplacement pour les rendez-vous médicaux, lorsque les personnes vivent trop loin », détaille Rowan.
En 2025, l'association Fransgenre a contacté 1 670 endocrinologues, les spécialistes des hormones. 85% ont déclaré refuser prendre en charge les personnes trans « par manque de formation ». « Un endocrinologue m'a demandé l’attestation d'un psychiatre alors que la loi a changé », témoigne Gabriel. Il fait référence à la loi de 2019 visant à la dépsychiatrisation des transitions qui stipule qu’il n’y a plus besoin de passer par la case psychiatre pour démarrer sa prise d'hormones.
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Plus généralement, les professionel·les de santé restent assez peu formé·es aux questions trans, alors que 80% du territoire français est un désert médical. Une donnée qui complique les rendez-vous et développe le bouche à oreille en ruralité, comme en témoigne Clem*, médecin généraliste, non-binaire, installé récemment dans un village de l'Est de la France : « Les médecins ne sont pas assez formés. On en parle assez peu pendant les études.» Le trentenaire, originaire d'un milieu plutôt rural, a toujours eu envie de s'installer à la campagne pour exercer son activité. C'est par hasard qu'iel est arrivé dans sa commune. Au fil du temps, iel a choisi d'accueillir les personnes trans en nouveaux·les patient·es de façon systématique, pour leur permettre d'obtenir cette fameuse primo-ordonnance. Comme pour beaucoup de soignant·es sensibles au sujet ou concerné·es, son nom circule dans le territoire et Clem* voit défiler dans son cabinet de nombreuses personnes trans habitant dans les villes proches.
Renoncer à des soins
Maï a entamé sa transition dans un village du Var. Très vite, il a pris la décision de faire une torsoplastie. « J'ai eu sept mois pour me préparer », résume-t-il. Après plusieurs allers-retours à Marseille pour des rendez-vous avec la chirurgienne qui allait l'opérer, l'opération a fini par arriver. « J'ai dû aller à Martigues, heureusement j'avais un bon système de soutien. Mais il y a eu des dépassements d'honoraires et un rendez-vous après l'opération à Marseille, ce qui a fait encore de la route ». Passé toutes ces étapes, c'est la recherche d'un cabinet infirmier dans son territoire, pour des soins post-opératoires qui l'a le plus angoissé. « J'ai vraiment demandé si les soignant·es du cabinet étaient à l'aise avec ce type de soins, pour être sûr que ce soit okay. ». Dans le cas de Maï, les soins étaient obligatoires, mais beaucoup de personnes trans renoncent à aller à certains rendez-vous. C’est déjà le cas pour la population générale : 4,4% des français·es renoncent à se soigner faute de trouver un rendez-vous, de pouvoir se déplacer ou à cause des dépassements d'honoraires. Et même si la visio proposée par certain·es soignant·es sauve quelques situations, les rendez-vous en présentiel peuvent être extrêmement vulnérabilisant : « Quand je dois aller chez un kiné par exemple, je me dis quand même que c'est quelqu'un qui va avoir accès à mon corps. Je me demande si je dois lui dire que je suis trans », questionne Gabriel. Une anecdote aux urgences à côté de son village a ravivé cette peur : « Je venais pour une infection urinaire, donc déjà c'est compliqué pour moi. Et je n'avais pas encore changé ma carte vitale, je me suis fait engueuler par une infirmière, comme si c'était ma faute alors que ça prend du temps les changements administratifs ».
Dans son village, Clem* se sent isolé : « En tant que soignant, je devrais pouvoir réorienter mes patient·es trans, mais j'ai du mal à avoir des avis de spécialistes, un réseau », explique-t-iel. L'OST tente d'organiser des sessions de formations pour que les soignant·es apprennent à accueillir les personnes trans mais aussi pour que les médecins généralistes puissent prescrire des primo-ordonnances. « Pleins de gens se pensent tolérants mais c'est pour ça que je préfère demander s'ils sont à l'aise parce que parfois il y a de la transphobie ordinaire », souligne Maï.
Malgré des contraintes et une désertification médicale parfois accrue, Elsa, Daria*, Maï et Gabriel soulignent qu'il est tout de même possible de trouver des soignant-es allié·es ou concerné·es, comme Clem*, en milieu rural. Peu nombreux·ses, lorsqu'iels sont présent·es, leurs noms circulent vite dans les milieux queers. Qu'iels s'installent ou se forment, ces soignant·es deviennent des allié·es et favorisent la sécurité des personnes trans. Mais aussi leur confort : « Mon orthophoniste a fait une formation spécifique sur les voix des personnes trans en Espagne. Elle est basée à côté de chez moi ! », relate Elsa. Autant de kilomètres en moins à faire.
* Les prénoms ont été modifiés
Parcourir des milliers de kilomètres, dépenser des centaines d'euros, poser des journées de congés dédiées : en ruralité, les personnes trans bataillent pour trouver des soignant·es safes et s'adaptent pour bénéficier des soins dont iels ont besoin.
Assise dans un restaurant toulousain, Elsa fait ses calculs : « 30 allers-retours à Toulouse, ça fait environ 10 500 kilomètres ». Un rire nerveux la traverse. Habitante d'un petit village de l'Aveyron, près de Millau, elle a entamé une transition de genre il y a quelques années. Depuis, elle se rend régulièrement à Toulouse pour y suivre des soins, notamment des séances d’épilation laser. Située à environ de 200 km de chez elle, la ville rose est son point d’accès « le plus proche » pour les réaliser en étant remboursée par la sécurité sociale. Trouver un médecin ou des spécialistes relève déjà du défi pour les personnes trans en ville. Mais vivre en ruralité nécessite, comme le fait régulièrement Elsa, de se déplacer, de poser des jours de congés et de payer des allers-retours en voiture ou en train pour assurer ses rendez-vous.
Et quand les médecins sont présent·es dans le territoire, il faut mener l'enquête avant tout rendez-vous médical, pour s'assurer d'une prise en charge à minima correcte et sans risque de transphobie. « C'est une charge mentale de devoir se renseigner sur tel ou telle soignant·e, savoir s'iel est safe », témoigne Gabriel. Basé dans un village de la Drôme, le trentenaire s'est rendu compte en transitionnant que certain·es spécialistes ne courent pas les champs et qu'il faut parfois se « résigner » à se rendre à un rendez-vous avec en toile de fond la peur d'être maltraité·e ou mégenré·e, faute de mieux.
Le graal de la primo ordonnance
« J'ai trouvé les premières informations concernant le parcours de transition sur le Wikitrans», explique Daria*, habitante d'un village de Savoie. Très ancrée dans son territoire, elle a démarré par un parcours « informel », comme beaucoup, tant la question de la primo-ordonnance d'hormones est un calvaire : « J'ai eu la chance de connaître un médecin qui m'a prescrit des hormones et m'a permis d'avoir des bilans sanguins. Ensuite le plan c'était d'aller voir un médecin généraliste en lui disant que j'étais déjà hormonée pour poursuivre ma prise en charge ». Rowan et Charlie, membre du bureau national de l'organisation de solidarité trans (OST), dont les antennes sont déployées dans une quinzaine de villes moyennes en France, confirment que c’est la question la plus récurrente adressée à l’association. Pour tenter de combler les brèches et proposer du soin communautaire, les militant·es de l'OST proposent de l'auto-support, et des conseils spécifiques aux parcours de santé trans : « On fait aussi des campagnes de dons pour pouvoir payer les frais de déplacement pour les rendez-vous médicaux, lorsque les personnes vivent trop loin », détaille Rowan.
En 2025, l'association Fransgenre a contacté 1 670 endocrinologues, les spécialistes des hormones. 85% ont déclaré refuser prendre en charge les personnes trans « par manque de formation ». « Un endocrinologue m'a demandé l’attestation d'un psychiatre alors que la loi a changé », témoigne Gabriel. Il fait référence à la loi de 2019 visant à la dépsychiatrisation des transitions qui stipule qu’il n’y a plus besoin de passer par la case psychiatre pour démarrer sa prise d'hormones.
Plus généralement, les professionel·les de santé restent assez peu formé·es aux questions trans, alors que 80% du territoire français est un désert médical. Une donnée qui complique les rendez-vous et développe le bouche à oreille en ruralité, comme en témoigne Clem*, médecin généraliste, non-binaire, installé récemment dans un village de l'Est de la France : « Les médecins ne sont pas assez formés. On en parle assez peu pendant les études.» Le trentenaire, originaire d'un milieu plutôt rural, a toujours eu envie de s'installer à la campagne pour exercer son activité. C'est par hasard qu'iel est arrivé dans sa commune. Au fil du temps, iel a choisi d'accueillir les personnes trans en nouveaux·les patient·es de façon systématique, pour leur permettre d'obtenir cette fameuse primo-ordonnance. Comme pour beaucoup de soignant·es sensibles au sujet ou concerné·es, son nom circule dans le territoire et Clem* voit défiler dans son cabinet de nombreuses personnes trans habitant dans les villes proches.
Renoncer à des soins
Maï a entamé sa transition dans un village du Var. Très vite, il a pris la décision de faire une torsoplastie. « J'ai eu sept mois pour me préparer », résume-t-il. Après plusieurs allers-retours à Marseille pour des rendez-vous avec la chirurgienne qui allait l'opérer, l'opération a fini par arriver. « J'ai dû aller à Martigues, heureusement j'avais un bon système de soutien. Mais il y a eu des dépassements d'honoraires et un rendez-vous après l'opération à Marseille, ce qui a fait encore de la route ». Passé toutes ces étapes, c'est la recherche d'un cabinet infirmier dans son territoire, pour des soins post-opératoires qui l'a le plus angoissé. « J'ai vraiment demandé si les soignant·es du cabinet étaient à l'aise avec ce type de soins, pour être sûr que ce soit okay. ». Dans le cas de Maï, les soins étaient obligatoires, mais beaucoup de personnes trans renoncent à aller à certains rendez-vous. C’est déjà le cas pour la population générale : 4,4% des français·es renoncent à se soigner faute de trouver un rendez-vous, de pouvoir se déplacer ou à cause des dépassements d'honoraires. Et même si la visio proposée par certain·es soignant·es sauve quelques situations, les rendez-vous en présentiel peuvent être extrêmement vulnérabilisant : « Quand je dois aller chez un kiné par exemple, je me dis quand même que c'est quelqu'un qui va avoir accès à mon corps. Je me demande si je dois lui dire que je suis trans », questionne Gabriel. Une anecdote aux urgences à côté de son village a ravivé cette peur : « Je venais pour une infection urinaire, donc déjà c'est compliqué pour moi. Et je n'avais pas encore changé ma carte vitale, je me suis fait engueuler par une infirmière, comme si c'était ma faute alors que ça prend du temps les changements administratifs ».
Dans son village, Clem* se sent isolé : « En tant que soignant, je devrais pouvoir réorienter mes patient·es trans, mais j'ai du mal à avoir des avis de spécialistes, un réseau », explique-t-iel. L'OST tente d'organiser des sessions de formations pour que les soignant·es apprennent à accueillir les personnes trans mais aussi pour que les médecins généralistes puissent prescrire des primo-ordonnances. « Pleins de gens se pensent tolérants mais c'est pour ça que je préfère demander s'ils sont à l'aise parce que parfois il y a de la transphobie ordinaire », souligne Maï.
Malgré des contraintes et une désertification médicale parfois accrue, Elsa, Daria*, Maï et Gabriel soulignent qu'il est tout de même possible de trouver des soignant-es allié·es ou concerné·es, comme Clem*, en milieu rural. Peu nombreux·ses, lorsqu'iels sont présent·es, leurs noms circulent vite dans les milieux queers. Qu'iels s'installent ou se forment, ces soignant·es deviennent des allié·es et favorisent la sécurité des personnes trans. Mais aussi leur confort : « Mon orthophoniste a fait une formation spécifique sur les voix des personnes trans en Espagne. Elle est basée à côté de chez moi ! », relate Elsa. Autant de kilomètres en moins à faire.
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