Rétrospective Nan Goldin : toute la beauté et les peines honorées
Apolline Bazin
25 mars 2026
3 min.

Sexualité, addictions, traumas : en photographiant sa vie, Nan Goldin a brisé bien des tabous. La première rétrospective consacrée à l’artiste et activiste américaine en France témoigne de ses drames, mais aussi de son incroyable pugnacité.
Les images les plus connues de Nan Goldin racontent un New-York underground qui n’existe plus, celui des temps précédant la crise du VIH-sida. Pendant ses jeunes années, la photographe immortalise pêle-mêle ses ami·es – artistes, drag queens, rebelles en tous genres – les client·e·s du bar où elle travaille, mais aussi ses amours bi·es, des fragments de sa sexualité et ses dépendances. Mélange de précarité, de tendresse et de violence, ces images cohabitent dans son œuvre la plus connue, The ballad of sexual dependency qui fait scandale à sa publication sous forme de livre en 1986. Goldin y montre notamment une photo de son visage ravagé après avoir été battue par un ex-petit ami.
Mais avant d’être un livre, la ballade a été un diaporama que l’artiste montrait dans des bars et des soirées, le remaniant à chaque occasion. C’est ce medium que la rétrospective du Grand Palais met à l’honneur en montrant ce film et quatre autres dans le Salon d’honneur de l’institution parisienne. Intitulée « This Will Not End Well », l’exposition a été imaginée avec le Moderna Museet à Stockholm. Elle a déjà fait le tour de musées à Amsterdam, Berlin et Milan avant de poser ses valises à Paris. De son propre aveu, Goldin aurait adoré être cinéaste, et il faut bien avoir du temps devant soi pour apprécier cette rétrospective car chaque film dure en moyenne trente minutes.
Reconnaissons aussi qu’il faut un brin de motivation pour s’y plonger car la première vue qui s’offre aux visiteur·ices est celle des pavillons immersifs très épurés conçus par l'architecte Hala Wardé pour diffuser les films. L’exposition peut néanmoins offrir une bonne introduction à l’œuvre de Goldin. Cet art du diaporama introduit notamment à son amour de la musique, car pendant des années l’artiste a elle-même choisi les chansons qui composent la bande-son de ses films. Ainsi, les sons qui habillent The Other Side, œuvre-hommage à ses amies trans, amplifient la tendresse et l’admiration qu’on sent dans le regard de la photographe.
Ces films permettent aussi d’accéder autrement à l’intimité de l’artiste, à l'instar de Memory lost qui resitue le chaos fragmentaire de l’addiction. « Les vrais souvenirs, c’est ce qui m’affecte aujourd’hui. Des choses peuvent apparaître, qu’on ne voulait pas voir et qui nous insécurisent. Même si on ne ravive pas les souvenirs, leurs effets sont bien là. Inscrits dans notre corps. » explique l’artiste au tout début du film Toute la beauté et le sang versé de Laura Poitras. Succès critique et public, Lion d’Or du festival de Venice en 2023, ce précieux documentaire est remis à disposition sur Arte. Mieux vaut l’avoir vu avant d’aller à la rétrospective pour apprécier la force de caractère de Goldin : Il raconte notamment son combat existentiel contre la famille Sackler, propriétaires de Purdue Pharma, l’entreprise qui a commercialisé l'oxycontin, un anti-douleur responsable de la crise des opioïdes aux États-Unis. On voit organiser des actions spectaculaires inspirées des méthodes d’Act-Up pour alerter sur cette crise de santé publique qui a fait plus de 600 000 mort·es.
Un sixième film, en accès libre à la Chapelle Saint-Louis de la Pitié Salpêtrière, expose crûment les ravages de l’addiction à ce médicament sur le corps de l’artiste. Sisters, Saints, Sibyls est présenté avec une installation impressionnante, remontée pour la première fois depuis sa création il y a plus de vingt ans au Festival d’Automne. Cette pièce bouleversante raconte aussi l’histoire familiale tragique des Goldin : Bien que l’inceste subit par la mère de l’artiste n’y soit pas explicitement mentionné, c’est précisément l’œuvre qui montre le plus clairement les conséquences désastreuses des traumas intergénérationnels et du silence qui les entourent trop souvent. Le lieu de culte aux murs épurés devient un sanctuaire en hommage à la sœur de Nan Goldin.
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Après avoir fait évoluer ses films pendant des années, Goldin a mis une date de fin à ses œuvres, semblant indiquer qu’un cycle se termine et qu’un autre commence : dans cette rétrospective sur son passé-présent, l’artiste expose sa solidarité avec Gaza. Sur un mur du Grand Palais, Goldin montre un travail en cours sur l’enclave palestinienne : « Le film est construit en boucle car il montre quelque chose qui se répète sans cesse et demeure inachevé car ce n’est pas fini. C’est la lumière la plus puissante dans les ténèbres qui, telle l’étoile polaire, nous guide et nous rappelle ce que nous ne devons pas oublier. Nous ne devons pas détourner les yeux de la détresse de Gaza. L’heure n’est ni au déni ni à l’amnésie. » écrit-elle dans le dossier de l’exposition.
Si les cycles de violence se répètent, l’histoire ne se terminera pas bien. Visiter cette rétrospective sans être frappé·e par la permanence de ses sujets, c’est sans aucun doute passer à côté de ce qui fait la force de l’œuvre de Goldin. On croit visiter des archives mais on peut y trouver le reflet de ses amitiés, de ses propres failles et silences. A chacun·e de témoigner et d’agir.
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« This Will Not End Well » au Grand Palais et à la chapelle Saint-Louis de la Pitié Salpêtrière à Paris jusqu’au 21 juin
Toute la beauté et le sang versé, disponible sur Arte.tv jusqu’au 15 juin
Pour aller plus loin, voir l’analyse de l’autrice Cécile Cée (partie 1, partie 2) sur l'impact de l'inceste dans l'œuvre de Nan Goldin. Elle pointe notamment la reproduction de dynamiques incestuelles dans certaines œuvres de l’artiste.
Image à la Une : Untitled, 1982 © Nan Goldin
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