Avec L’Infiltré, Océan déboîte l’ordre du genre

Léane Alestra

24 mars 2026

3 min.

©-Pauline-Le-Goff

Avec L’Infiltré, Océan s'attaque à la fabrique du genre, la violence de la binarité et les hiérarchies héritées de l’ordre colonial. Entre conférence, humour et théâtre, ce seul-en-scène pédagogique bouleversant réussit à faire sentir dans les corps ce qu’il démonte sur le plateau.


Avant même que la représentation commence, son point de tension est déjà là. Dans le hall du théâtre des Plateaux Sauvages, une classe de lycéen·nes s’agite. Des garçons demandent en ricanant : « c’est lui le trans ? », en pointant un employé du théâtre. Ces quelques mots font écho aux thèmes du spectacle, en révélant un regard cis qui peine à voir les personnes trans autrement que comme des singularités à détecter. Le bien nommé spectacle L’Infiltré part donc de ce constat. Une heure quarante-cinq plus tard, les mêmes adolescent·es sortent de la salle en silence, visiblement secoué·es. Et c’est sans doute la première victoire du spectacle, réussir à dérégler le regard cishétéronormatif.


Dans ce seul-en-scène, Océan reprend la main sur une histoire qu’on préfère d’ordinaire raconter à sa place : celle de l’ordre du genre, de la violence de la binarité, et de la manière dont la société occidentale hiérarchise les corps depuis le début de l’ère coloniale en s’abritant derrière la science.


Sur scène, Océan endosse le rôle d’un conférencier à succès et rejoue, à travers lui, tous les attributs de la masculinité hégémonique : la maîtrise, l’aplomb, l’autorité, la légitimité à parler et donc à être cru. Il y déroule une matière dense sur les impasses d’une lecture purement binaire du vivant, et parvient à accrocher la salle. Les idées s’enchaînent avec des exemples qui tombent juste, et l’une des images les plus fortes du spectacle est aussi l’une des plus simples : pour expliquer la division sexuelle du monde, Océan se sert des tupperwares. Des boîtes fermées, étanches, faites pour compartimenter. Le genre y apparaît pour ce qu’il est, une machine à classer les corps, à les séparer, à les faire rentrer de force dans des formes déjà prévues et trop petites pour eux.


L’articulation entre question trans et lecture antiraciste, notamment lorsqu’il relie violences d’État transphobes et violences policières, donne au spectacle une vraie solidité. Elle pourra aussi irriter une fraction du public bourgeois — dont Océan est issu, ce qu’il prend soin de situer —, une audience bien plus friande de récits minoritaires douloureux, chargés de pathos, où elle peut reconduire confortablement sa position de surplomb.


Certains segments de L’Infiltré gagneraient tout de fois à être resserrés, ou à être un peu plus posés. Aussi, les spectateur·ices déjà très familier·ères de ces enjeux n’y trouveront pas des déplacements théoriques majeurs. Mais ce serait rater le projet formateur du spectacle que de lui demander une production de concepts inédits. Surtout qu’ il y a cette fin, où Océan atteint quelque chose de plus rare : faire passer dans les corps ce qu’il élabore depuis le début. On ressent physiquement la violence des assignations, l’épuisement qu’elles produisent, le besoin d’air qu’elles laissent derrière elles. L’émotion vient donc sceller la pensée. C’est ce qui rend L’Infiltré si fort.

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À l'heure où les courants réactionnaires s'acharnent à refaire du genre une frontière, Océan tient son pari de rappeler que ce concept a une histoire — et qu'il peut, lui aussi, s'ouvrir.


Du 23 mars au 1er avril 2026 au Théâtre national de Strasbourg

9 et 10 avril 2026 La Halle aux Grains, Blois

Du 22 au 24 avril 2026 Théâtre de la Croix-Rousse

Du 27 au 30 avril 2026 MixT (anciennement Grand T) Nantes

Du 5 au 7 mai 2026 Théâtre Liberté, Toulon