Municipales : face à l’extrême droite, clarifier à gauche, pour aujourd’hui comme pour 2027

Arya Meroni

23 mars 2026

5 min.

Alors que l’extrême droite continue de gagner des villes, la gauche sociale-libérale veut s’appuyer sur ses victoires sans LFI pour faire cavalier seule. Si certain•es s’en désolent, les fractures sont réelles : oui il y a deux gauches irréconciliables. L’acter, c’est clarifier et avancer.


Dimanche 22 mars 2026, 20h30. Jordan Bardella prend la parole et revendique une percée historique : l’extrême droite vient de gagner 62 villes.  Elle grapille en particulier sur des terrains acquis à la droite, que ce soit à Menton, Castres ou Carcassonne, et bien sûr à Nice, où Eric Ciotti obtient la mairie avec la complaisance d’une partie de l’état-major LR. De complaisance à collusion il n’y a qu’un pas : hier soir, Bardella se plaignait de l’attitude de la droite qui, en se maintenant, les avait empêchés de gagner, comme à Marseille ou à Nîmes, ce à quoi Laurent Wauquiez à répondu en réitérant son appel à une grande primaire pour 2027, d’Édouard Philippe à Sarah Knafo.


D’autres voix à droite se sont élevées contre toute alliance avec le RN, à l’instar de Florence Portelli, vice-présidente de LR. Il est donc encore trop tôt pour tirer des conclusions de cette séquence. Ce qui importe, en revanche, c'est de prendre la mesure de la gravité de la situation : plusieurs dizaine de milliers de personnes se réveillent aujourd’hui avec un maire d’extrême droite, ce qui aura de lourdes conséquences pour les classes populaires. On pense aux habitant•es de Six-Fours-les-Plages dont le maire, Frédéric Boccaletti, a été condamné pour violences racistes avec armes à feu et qui a tenu une librairie négationniste à Toulon. Ou au cas de Carpentas, qui a désormais à sa tête un maire qui considère que l’avortement est un génocide.  On pense aussi aux militant•es féministes et LGBT+ à Nice, qui tentent de faire exister des voix dissidentes depuis des années, à l’instar de la librairie Les Parleuses, qui devront désormais s’affronter à Eric “Benito” Ciotti. 


A gauche, tout le monde semble avoir gagné. Passons rapidement sur ce que l’on sait déjà : Paris, Lyon, Marseille restent à gauche, Bordeaux, Besançon et Poitiers passent à droite, il y a des villes gagnées comme Amiens ou Nîmes, d’autres qui semblent imprenables à l’instar de Toulouse. Sur les plateaux télé, beaucoup d’éditorialistes lisent certains résultats comme la preuve du “repoussoir LFI”, quitte à tordre les faits : selon les cas, les alliances PS-LFI ont pu fonctionner comme échouer.


 LFI seule à perdu à Lille ou Rennes, mais gagné à Roubaix, et le principal enseignement de ses résultats tient plutôt dans ses victoires dans les banlieues populaires, comme à Vénissieux, La Courneuve ou Saint-Denis. 


Ce qui semble se dessiner de plus en plus clairement est qu’effectivement, des gauches “irréconciliables” existent. Et peut-être serait-il temps de l’assumer un peu plus.

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Le cas de Toulouse est le plus évocateur en la matière : Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie a refusé d’appeler à voter pour François Piquemal, en dépit de l’accord passé avec la liste PS en local. Mais comment s’en étonner ? Entre la gauche A69 et la gauche anti grands projets inutiles, il n’y a pas que des « détails » programmatiques de différence, mais deux visions du monde. 


Appeler sans cesse à l’unité d’une « grande famille politique » n’aide en rien à opérer des clarifications. Au contraire, cela ne peut que renforcer l’aile droite de cette “famille”, compte tenue de son soutien médiatique mais aussi du fait que sa stratégie anti-LFI vise précisément à homogénéiser une gauche débarassée de ce qui est considéré comme trop radical. Enfin, pour celles et ceux qui sincèrement cherchent la transformation sociale, interroger la perspective d’une primaire “de toute la gauche” sur la base d’un “programme qui nous rassemble” doit permettre d’établir les délimitations :  pense-t-on réellement que chercher un programme a minima avec Hollande - directement responsable de l’élection de Macron et en partie de l'implantation du RN depuis 2017, ou Glucksmann, version bis de Macron 1 - permettra une victoire à terme face à l’extrême droite?


Tout, dans les dernières séquences politiques, démontre que la réconciliation n’est plus possible : Il y a d’un côté la gauche antifa, de l’autre la gauche on-doit-débattre-avec-les-nazis, la gauche pro-palestine et la gauche colonisation-raisonnée, la gauche qui occupe la Gaîté Lyrique avec les migrant•es, celle qui les expulsent, la gauche retraite à 60 ans et la gauche budget d’austérité. Ces fractures là doivent être actées, et, hors « front anti extrême droite », consommées - car elles sont révélatrices de projets différents. 


En finir avec un « bloc progressiste » fourre-tout, c’est aussi savoir apprécier et discuter les nuances de la gauche réellement sociale - de LFI au PCF, des autonomes au NPA, en passant par Révolution Permanente et des bouts d’EELV.

Tracer une limite franche entre social-libéralisme et le reste de la gauche, c’est arrêter de se laisser polariser par le PS, pouvoir à nouveau  être capable de discuter des stratégies différentes, car elles sont réelles, que ce soit lors des élections ou au-delà – et il faudra bien revenir à cet « au-delà » électoral, à la lutte de terrain, quotidienne, pour continuer à construire un bloc des subalternes indépendants des néolibéraux-progressistes : aucune victoire électorale ne pourra se dessiner sans un projet largement partagé parmis les classes populaires ; aucun projet clair ne pourra être construit avec celles et ceux qui ont fossoyé nos acquis sociaux. Pour être majoritaire, un projet devra nécessairement être partagé entre forces politiques et forces du mouvement social, à même de construire un rapport de force global. Enfin, sortir de la finalité électorale et ne pas réduire la lutte contre l’extrême droite à de nécessaires victoires dans les urnes. 


Bref, au lendemain de ces municipales, et à un an des présidentielles, il y a des luttes à mener, à gagner et des fronts à construire, pour espérer ne pas être emporté•es par la  vague bleue-marron.