La guerre culturelle, 1/3 : comment les médias façonnent la révolution conservatrice

Hanane Karimi

18 mars 2026

7 min.

L’expression de « guerre culturelle » s’est répandue pour désigner le moment de crise politique que nous vivons. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans cette série de trois articles, la sociologue Hanane Karimi en décrypte les rouages.


J’écris ces mots alors que les États-Unis et Israël ont amorcé une guerre contre l’Iran le 28 février 2026 qui plonge tout le Moyen-Orient dans le chaos. Une guerre qui tue et détruit. Mais pour le lancement de Problematik, j’aimerais parler d’une autre guerre qui se déploie au quotidien, sous nos yeux sans qu’elle n’apparaisse comme telle : la révolution conservatrice. 


Elle se voit sur les plateaux des chaînes de télévision, se lit dans les journaux, se défend dans les propos d’intellectuels médiatiques, d’hommes et de femmes politiques. La concentration hégémonique de l’information et de l’édition participe à son intensification et à sa propagation. La guerre culturelle passe aussi par l'école et la culture, qui perdent peu à peu de leurs autonomies et de leurs pouvoirs de critique, faute de moyens.


Mais si j'ai décidé de concentrer cet article sur la guerre culturelle médiatique, c'est parce qu'il ne suffit pas d'en avoir connaissance pour être épargné de son influence. 


La concentration contre l’information 


Pourquoi certaines morts nous touchent-elles collectivement alors que d’autres sont silenciées ?  Pourquoi certains sujets saturent-ils les plateaux pendant des semaines, quand d'autres disparaissent en 48 heures ? Ces asymétries ne sont pas des accidents ou de la maladresse éditoriale. Elles sont le produit d'une architecture.


En France, cinq milliardaires contrôlent 90% des grands titres de presse nationale. La concentration des moyens d’édition et d’information est une caractéristique importante de la guerre culturelle, c’est là où elle se diffuse le plus efficacement. Vincent Bolloré possède à lui seul une partie de la presse écrite, les boutiques Relay, des médias audiovisuels comme CNews, Europe 1 ou Canal+, entre autres la maison d'édition Hachette — troisième groupe mondial du livre — et figure parmi le consortium de milliardaires conservateurs qui ont acheté une école de journalisme à Paris. Production, diffusion, distribution : une concentration vertigineuse au service d’une idéologie conservatrice. Les grands groupes hégémoniques concentrent ainsi 75% du secteur de l'édition. Télévision, radio, presse, livres : la concentration définit un grand pouvoir de cadrage. Qui décide de ce qui compte, de ce qui mérite d'être vu et de l’interprétation des faits.


Ce pouvoir produit de l'opinion, du consentement, et une empathie sélective. La neuroscientifique Samah Karaki le montre dans ses travaux, l'empathie est fondamentalement politique. Elle dépend de qui cadre les faits, et comment. Après la mort de Nahel Merzouk en juin 2023, les chaînes conservatrices ont quasi exclusivement traité les révoltes par le prisme des dégâts matériels, effaçant la question du crime policier qui en était l'origine. La guerre à Gaza après le 7 octobre 2023 a été, dans ces mêmes espaces médiatiques, une longue séquence de minimisation des victimes civiles… 



La fabrique du consentement


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La guerre culturelle désigne une lutte pour imposer une lecture et une vision légitime du monde à travers ses valeurs, ses normes et ses récits. En 1991, le sociologue américain James Davison Hunter développe cette notion pour décrire la société américaine divisée entre deux pôles aux valeurs antagonistes : un pôle orthodoxe et un pôle progressiste. Quelques décennies plus tôt, Antonio Gramsci avait décrit la guerre de position. Intellectuel italien, journaliste et révolutionnaire marxiste, il analyse la conquête lente mais progressive des positions stratégiques dans la société civile, l’école, l’université, la culture et l’édition. Cette guerre ne se déclare pas, elle se gagne dans les esprits et le consentement qu’elle façonne.


Car la concentration des médias et de l’édition renferme un pouvoir idéologique dont le résultat est de servir l'hégémonie. Les analyses proposées à l’antenne, les informations, les livres vendus ont le pouvoir de façonner ce consentement, c’est l’arme la plus puissante au service de la guerre culturelle. Quels que soient les sujets — de l'immigration à la question écologique, en passant par l'islam et le féminisme — le rôle des intellectuels organiques, comme les nomme Gramsci, est essentiel : ils sont les agents qui participent à la production et à la légitimation de l'hégémonie culturelle. Ils produisent et diffusent une vision du monde, avec sa grammaire du bien et du mal, ses priorités et ses ennemis désignés afin d'emporter le consentement du plus grand nombre. Ils accompagnent, pas à pas, les transformations sociales en produisant une narration qui légitime et fait avancer la direction idéologique conservatrice par le biais de la morale et de la culture.


Quand l’émotion prime sur les faits


Lorsque la guerre culturelle fait rage, les repères ne sont plus tout à fait sûrs. Les questions de la représentation des mémoires, des minorités raciales, sexuelles et de genre sont au cœur de cette guerre. Le pouvoir symbolique donne le droit de nommer ce qui est légitime et ce qui ne l'est pas, et ce pouvoir s’exerce au quotidien, sur les plateaux comme dans les journaux.


À la suite de l’assassinat de Samuel Paty, la lutte contre l’islamo-gauchisme attaque l’université et les libertés académiques. Elle montre comment un terme d’extrême droite migre vers la sphère politique et devient un terme acceptable du débat public. Autre exemple, la cérémonie d’ouverture des JO de Paris en 2024 a posé la question des corps légitimes à représenter la nation, face à l’indignation d’un pôle conservateur scandalisé. Le cadrage narratif imposé par les idéologues conservateurs est omniprésent, il structure le débat parce qu’il sature l’espace médiatique. 


C'est le miracle de l'hégémonie conservatrice : elle arrive à rendre acceptable la narration d'un groupe d'extrême droite dont le danger pour la démocratie et les droits n'est plus un problème mais un repère. La comparaison entre la mort d'Aboubakar Cissé, tué dans une mosquée en avril 2025, et celle de Quentin Deranque suffit à mesurer l'écart. L'une a suscité peu d'élan médiatique et politique ; l'autre a été immédiatement saisie par les chaînes conservatrices pour alimenter un récit sur le danger de l’antifascisme — avant que L'Humanité ne démontre que ce cadrage était faux. L'hégémonie ne supprime pas les faits : elle impose une hiérarchie des émotions démocratiques et une interprétation idéologique des événements.


Nommer, c'est déjà résister


La guerre culturelle se joue avec nous, avec notre attention, nos consommations culturelles et la manière dont se façonne notre opinion. La connaissance des mécanismes de la guerre culturelle est une condition nécessaire de la résistance à l’hégémonie conservatrice. Elle oblige à penser des pratiques individuelles et collectives contre-hégémoniques d’une part en privilégiant les maisons d’édition et les librairies indépendantes ; et d’autre part en s’informant auprès de médias autonomes et indépendants.


Avec son enquête qui a mis à mal le cadrage narratif de l’extrême droite sur la mort de Quentin Deranque, L’Humanité a rappelé le pouvoir du journalisme. C'est cela, la contre-hégémonie : produire des informations indépendantes, faire circuler des informations et des savoirs critiques, les organiser — les rendre capables de toucher au-delà de leurs propres cercles, sans attendre de maîtriser les grands appareils culturels. Cela ne suffira pas pour gagner, mais sans ce travail de documentation, aucune alternative politique ne tient. Car le pouvoir culturel conditionne le pouvoir politique.