Peut-on encore troller les fachos ?
Apolline Bazin
30 mai 2026
5 min.

Dans un court essai, le chercheur Denis Saint-Amand analyse comment les gouvernements illibéraux et de leurs sbires ont fait du « rire narquois » un mode de communication politique. Il documente également les formes de résistances déployées.
Qui aurait cru qu’un jour l’un des plus puissants pays au monde communiquerait publiquement à coups de mèmes. Ce scénario « ubuesque » est depuis bientôt deux ans une réalité avec le retour de Donald Trump au pouvoir. L’essai Contre le rire fasciste de Denis Saint-Amand est né « d’un effarement » face à la cérémonie d’investiture du deuxième mandat du président étatsunien, où Elon Musk effectue un double salut nazi.
Alors que les vertus émancipatrices du rire sont souvent valorisées, ce spécialiste de la parodie et de la satire rappelle rapidement qu’« une importante tradition humoristique repose sur la méchanceté ». Cette tradition trouve une incarnation contemporaine dans l’essor de la culture lulz, une sorte de jumeau maléfique du lol qui désigne l’humour des trolls suprémacistes qui pullule sur le forum 4chan. Denis Saint-Amand analyse comment manipuler ces codes a permis à Trump et ses partisans de rallier une base électorale, mais l’intérêt stratégique du rire ne s’arrête pas là. Selon le chercheur, « l’adoption par l’administration Trump de ces codes privilégiant le choc et l’outrance est l’un des piliers d’un projet visant à déconstruire les forces démocratiques au profit d’un pouvoir total et dur, entretenant la division et érigeant le règne de l’émotion en nouvelle rationalité.»
Les États-Unis occupent une place centrale dans le livre, sous-titré Trolling et résistance. La France n’est pas encore touchée, mais la recette rigolarde des MAGA séduit une partie de notre extrême-droite qui se saisit du rire sous différentes formes. Le chercheur relève qu’une partie des montages effectués par des comptes « humoristiques » d’extrême droite s’appuie d’ailleurs sur des comédies populaires françaises (Les bronzés font du ski, les aventures du Gendarme incarné par Louis de Funès…) : « La pratique revendique une inscription dans la tradition française consistant à “rire des cons”, qui peut s’appréhender comme un “snobisme populaire” [1]. »
S’il y a fort à méditer sur notre contexte culturel, les nombreux exemples américains mobilisés par Denis Saint-Amand nous sont déjà utiles pour nourrir nos discussions sur la pertinence de la caricature. Le chercheur analyse notamment le sketch en demi-teinte produit par le Saturday Night Live au lendemain de l’humiliation du président Zelensky à la Maison Blanche. Il passe aussi en revue le cas de la série South Park dont un épisode, supposé moquer Trump, a été approuvé par l’intéressé. Citant les travaux de l’historien Rudolph Herzog, Saint-Amand rappelle plus loin que les caricatures d’Hitler étaient tolérées par le IIIe Reich car même le pouvoir totalitaire a intérêt à préserver quelques espaces défouloirs pour la population.
Alors, quel contre-rire subversif produire quand les tyrans gouvernent par la bouffonnerie ou que le confusionnisme des réacs brouille tous les repères ? Les résistances états-uniennes documentées dans le livre font office de laboratoire. Face à la saturation des espaces numériques, le chercheur relève que la riposte aux rires des trolls se déploie dans l’espace public. In real life, le rire permet d’entretenir un esprit de résistance et de fait, une créativité militante nouvelle se développe. Par exemple à Portland où les citoyens opposés à l’ICE ont fondé la Frog Patrol Brigade et adopté un costume de grenouille gonflable pour protéger leur identité et railler la brutalité de milices. Ce choix joue sur la présence de la « rainette du Pacifique » dans la région, et permet d’opposer une figure de batracienne progressiste à pepe the frog, symbole revendiqué des trolls.
Denis Saint-Amand s’arrête également sur la valeur des « littératures sauvages », ces mots brandis sur les murs et les pancartes qui font office de points de ralliement. Bien qu’il aurait été judicieux de vulgariser quelques termes d’analyses employés dans le texte, dans une époque qui conchie les savoirs, il est réjouissant de voir les études de lettres nous aider à reprendre pied pour analyser les grammaires fascistes.
Contrer le rire fasciste - trolling et résistance, Rue de l’échiquier, 14€
[1] Expression empruntée au chercheur Luca di Gregorio, auteur de Médire des « cons » (Éditions du Cerf 2024)
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