L'homonationalisme, clé de l'adhésion LGBT+ aux politiques islamophobes
Arya Meroni
09 avril 2026
6 min.

Les éditions Amsterdam ont réédité Homonationalisme de Jasbir K. Puar. Un texte classique et nécessaire qui n’a rien perdu de son actualité, tant les dynamiques analysées se sont approfondies.
En 2007, au crépuscule des années Bush, l’universitaire Jasbir K. Puar écrit Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times. La période est marquée par le 11 septembre, l’invasion en Afghanistan puis la seconde guerre du golfe. Ces deux guerres devaient être des opérations éclairs, elles auront duré plusieurs décennies. Symptôme d’une puissance impériale qui se voulait seule maître du monde après la chute de l’URSS, l’enlisement de la guerre et le grand nombre de morts marqueront durement la société étasunienne, provoquant des réactions quasi-allergiques à tout interventionnisme depuis lors. L’image des États-Unis en ressort définitivement salie, malgré les efforts considérables déployés par le gouvernement pour brander au mieux ses actions.
Ces quelques lignes de contexte sont nécessaires pour restituer l’émergence du concept d’homonationalisme au début du XXIème siècle. Pendant la décennie précédente, les identités LGBT se sont déployées, dans les marges mais aussi au centre. Le néolibéralisme a su capter un marché gay et lesbien, et progressivement des populations homo ont adopté des comportement “modèles” afin d’être intégrées à la société capitaliste. C'est cette adhésion de minorités sexuelles à la norme dominante qu'on nomme homonormativité. Lorsque le 11 septembre percute la société américaine et provoque de fortes vagues nationalistes, les franges gays et lesbiennes qui se pensent en soldat·es modèles de l’americain dream plongent pieds en avant dans la houle. Les lieux communautaires LGBT+ doublent les drapeaux arc-en-ciel de bannières étoilées. L’homonationalisme, selon Puar, c’est donc cela : la contraction entre homonormativité et nationalisme. La précision est importante pour comprendre les dynamiques depuis notre époque où la frontière entre nationalisme et extrême droite est si poreuse qu’on a souvent tendance à les amalgamer. Au contraire, c’est aussi du progressisme qu’émerge l’homonationalisme.
En réalité le concept traduit des dynamiques plus qu’un élément stable et l’un des objectifs de Puar est de cartographier l’homonationalisme étasunien, plus que de le définir. Elle passe donc en revue plusieurs espaces dans lesquels se déploient l’homonationalisme, et les conséquences qui peuvent en découler. Elle analyse certaines tensions, comme le fait que certains corps homonormatifs soient loués et célébrés, quand Oussama Ben Laden était systématiquement rabaissé à coups d’insultes homophobes, qui visent sa virilité ou lui attribuent des pratiques sexuelles « déviantes ». Ce qui se joue, dans l’homonationalisme, c’est certes de renforcer la nation en y incluant certain·es gays et lesbiennes mais c’est aussi, dans le même mouvement, d’exclure. Exclure les musulman·es, jugés « homophobes par nature », mais aussi les queers qui ne rentrent pas dans le moule. En liant le destin des seconds aux « ennemis de la nation », il s’agit aussi de mieux discipliner les LGBT+ afin qu’iels choisissent sans cesse la pilule bleue, et cela malgré l’homophobie structurelle du gouvernement : Bush, qui a instrumentalisé les droits LGBT+ pour justifier ses guerres, était en même temps opposé à ces droits.
En revanche, on ne sait jamais qui sont ces LGBT+ qui sont « inclus » dans la normativité, et qui sont celles et ceux qui restent à la marge, et c’est sans doute ici une des principales limites de l’analyse de Puar. Les conditions matérielles des groupes sociaux ne sont que très rarement nommés. L'homonormativité apparaît alors comme une production du marché, et non pas comme le résultat de luttes menées par la bourgeoisie lesbienne et gay pour sa propre intégration.
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La seconde partie du livre détricote « l’affaire d’Abou Ghraib ». A l’été 2003, Amnesty International révèle que des militaires étasunien·ne·s ont torturé des prisonniers insurgés irakien dans une prison militaire, en leur faisant subir toute sorte de sévices sexuels. A l’époque, l’administration Bush et l'État Major se fendent d’un communiqué pour condamner des actes qui étaient allés définitivement « trop loin ». Mais qu’est ce « trop loin » ? L’autrice s’interroge d’abord sur ce qui fait qu’on considère que la torture sexuelle est moralement condamnable quand le fait de tuer des populations par la famine n’a pas été remis en question. Elle s'attarde ensuite sur les discours produits sur cette affaire.
A tous les niveaux, du gouvernement aux associations LGBT+, tout le monde s’accordait pour qualifier de honteux le fait d’avoir violé des musulmans, en leur imposant spécifiquementdes pratiques homosexuelles. Puar analyse comment cette rhétorique continue de déshumaniser les insurgés colonisés, réduits à la figure du fondamentaliste religieux terroriste. Elle montre aussi que cette altérisation des populations musulmanes qui seraient « par essence » éloignées de toute forme d’homosexualité participe à produire l’exceptionnalisme sexuel étasunien. Par effet miroir, les États-Unis ont besoin d’un « barbare » homophobe pour prouver leur progressisme, ce qui permet aussi de masquer l’homophobie structurelle de la société étasunienne. Tout au long de l’ouvrage, Puar rappelle qu’il n’y a pas d’un côté les queers et de l’autre les personnes racisé·es, certaines personnes pouvant être les deux. Si cette vision qui trie et altérise empêche de construire certaines solidarités, c’est qu’elle est justement produite afin de construire le mythe d’une supériorité progressiste occidentale.
En lisant ce livre vingt ans après sa publication originale, on cherchera sans doute à saisir comment cette conceptualisation de l’homonationalisme peut éclairer la période actuelle. Gianfranco Rebucini, chercheur et auteur de la préface, aide à cela en indiquant quelques actualisations faites par l’autrice. Le parallèle entre les États-Unis post 11 septembre et le génocide en Palestine est sans aucun doute le plus frappant : il montre que l’homonormativité continue sans cesse de soutenir des projets nationalistes, tout en ne permettant jamais à celles et ceux qui y adhèrent d’être pleinement inclus au sujet national, le mariage pour toustes n’étant toujours pas légal en Israël.
Celles et ceux qui chercheraient des explications au vote des personnes LGBT+ pour le RN dans ce livre seront en revanche, en première lecture, peut-être déçu·es. L’homonationalisme ce n’est pas, d’abord, une captation des droits LGBT+ par l’extrême droite, mais l’intégration de certain·es LGBT+ au nationalisme par exclusion des musulman·es et des dissidences. Comprendre cela, c’est comprendre que c’est précisément le racisme et la peur des « marges » qui pousse une partie les LGBT+ ancré·es dans l’homonormativité à se tourner vers des politiques toujours plus autoritaires, et donc, progressivement vers l’extrême droite. Et donc comprendre, en retour, que chercher à lutter contre l’homonationalisme, c’est à la fois refuser l’homonormativité et tisser des liens de solidarités concrètes avec les groupes sociaux subissant islamophobie et politiques impérialistes.
Homonationalisme - Contre la normalisation LGBT, Jasbir.K Puar, édition Amsterdam, 280 p.
Les éditions Amsterdam ont réédité Homonationalisme de Jasbir K. Puar. Un texte classique et nécessaire qui n’a rien perdu de son actualité, tant les dynamiques analysées se sont approfondies.
En 2007, au crépuscule des années Bush, l’universitaire Jasbir K. Puar écrit Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times. La période est marquée par le 11 septembre, l’invasion en Afghanistan puis la seconde guerre du golfe. Ces deux guerres devaient être des opérations éclairs, elles auront duré plusieurs décennies. Symptôme d’une puissance impériale qui se voulait seule maître du monde après la chute de l’URSS, l’enlisement de la guerre et le grand nombre de morts marqueront durement la société étasunienne, provoquant des réactions quasi-allergiques à tout interventionnisme depuis lors. L’image des États-Unis en ressort définitivement salie, malgré les efforts considérables déployés par le gouvernement pour brander au mieux ses actions.
Ces quelques lignes de contexte sont nécessaires pour restituer l’émergence du concept d’homonationalisme au début du XXIème siècle. Pendant la décennie précédente, les identités LGBT se sont déployées, dans les marges mais aussi au centre. Le néolibéralisme a su capter un marché gay et lesbien, et progressivement des populations homo ont adopté des comportement “modèles” afin d’être intégrées à la société capitaliste. C'est cette adhésion de minorités sexuelles à la norme dominante qu'on nomme homonormativité. Lorsque le 11 septembre percute la société américaine et provoque de fortes vagues nationalistes, les franges gays et lesbiennes qui se pensent en soldat·es modèles de l’americain dream plongent pieds en avant dans la houle. Les lieux communautaires LGBT+ doublent les drapeaux arc-en-ciel de bannières étoilées. L’homonationalisme, selon Puar, c’est donc cela : la contraction entre homonormativité et nationalisme. La précision est importante pour comprendre les dynamiques depuis notre époque où la frontière entre nationalisme et extrême droite est si poreuse qu’on a souvent tendance à les amalgamer. Au contraire, c’est aussi du progressisme qu’émerge l’homonationalisme.
En réalité le concept traduit des dynamiques plus qu’un élément stable et l’un des objectifs de Puar est de cartographier l’homonationalisme étasunien, plus que de le définir. Elle passe donc en revue plusieurs espaces dans lesquels se déploient l’homonationalisme, et les conséquences qui peuvent en découler. Elle analyse certaines tensions, comme le fait que certains corps homonormatifs soient loués et célébrés, quand Oussama Ben Laden était systématiquement rabaissé à coups d’insultes homophobes, qui visent sa virilité ou lui attribuent des pratiques sexuelles « déviantes ». Ce qui se joue, dans l’homonationalisme, c’est certes de renforcer la nation en y incluant certain·es gays et lesbiennes mais c’est aussi, dans le même mouvement, d’exclure. Exclure les musulman·es, jugés « homophobes par nature », mais aussi les queers qui ne rentrent pas dans le moule. En liant le destin des seconds aux « ennemis de la nation », il s’agit aussi de mieux discipliner les LGBT+ afin qu’iels choisissent sans cesse la pilule bleue, et cela malgré l’homophobie structurelle du gouvernement : Bush, qui a instrumentalisé les droits LGBT+ pour justifier ses guerres, était en même temps opposé à ces droits.
En revanche, on ne sait jamais qui sont ces LGBT+ qui sont « inclus » dans la normativité, et qui sont celles et ceux qui restent à la marge, et c’est sans doute ici une des principales limites de l’analyse de Puar. Les conditions matérielles des groupes sociaux ne sont que très rarement nommés. L'homonormativité apparaît alors comme une production du marché, et non pas comme le résultat de luttes menées par la bourgeoisie lesbienne et gay pour sa propre intégration.
La seconde partie du livre détricote « l’affaire d’Abou Ghraib ». A l’été 2003, Amnesty International révèle que des militaires étasunien·ne·s ont torturé des prisonniers insurgés irakien dans une prison militaire, en leur faisant subir toute sorte de sévices sexuels. A l’époque, l’administration Bush et l'État Major se fendent d’un communiqué pour condamner des actes qui étaient allés définitivement « trop loin ». Mais qu’est ce « trop loin » ? L’autrice s’interroge d’abord sur ce qui fait qu’on considère que la torture sexuelle est moralement condamnable quand le fait de tuer des populations par la famine n’a pas été remis en question. Elle s'attarde ensuite sur les discours produits sur cette affaire.
A tous les niveaux, du gouvernement aux associations LGBT+, tout le monde s’accordait pour qualifier de honteux le fait d’avoir violé des musulmans, en leur imposant spécifiquementdes pratiques homosexuelles. Puar analyse comment cette rhétorique continue de déshumaniser les insurgés colonisés, réduits à la figure du fondamentaliste religieux terroriste. Elle montre aussi que cette altérisation des populations musulmanes qui seraient « par essence » éloignées de toute forme d’homosexualité participe à produire l’exceptionnalisme sexuel étasunien. Par effet miroir, les États-Unis ont besoin d’un « barbare » homophobe pour prouver leur progressisme, ce qui permet aussi de masquer l’homophobie structurelle de la société étasunienne. Tout au long de l’ouvrage, Puar rappelle qu’il n’y a pas d’un côté les queers et de l’autre les personnes racisé·es, certaines personnes pouvant être les deux. Si cette vision qui trie et altérise empêche de construire certaines solidarités, c’est qu’elle est justement produite afin de construire le mythe d’une supériorité progressiste occidentale.
En lisant ce livre vingt ans après sa publication originale, on cherchera sans doute à saisir comment cette conceptualisation de l’homonationalisme peut éclairer la période actuelle. Gianfranco Rebucini, chercheur et auteur de la préface, aide à cela en indiquant quelques actualisations faites par l’autrice. Le parallèle entre les États-Unis post 11 septembre et le génocide en Palestine est sans aucun doute le plus frappant : il montre que l’homonormativité continue sans cesse de soutenir des projets nationalistes, tout en ne permettant jamais à celles et ceux qui y adhèrent d’être pleinement inclus au sujet national, le mariage pour toustes n’étant toujours pas légal en Israël.
Celles et ceux qui chercheraient des explications au vote des personnes LGBT+ pour le RN dans ce livre seront en revanche, en première lecture, peut-être déçu·es. L’homonationalisme ce n’est pas, d’abord, une captation des droits LGBT+ par l’extrême droite, mais l’intégration de certain·es LGBT+ au nationalisme par exclusion des musulman·es et des dissidences. Comprendre cela, c’est comprendre que c’est précisément le racisme et la peur des « marges » qui pousse une partie les LGBT+ ancré·es dans l’homonormativité à se tourner vers des politiques toujours plus autoritaires, et donc, progressivement vers l’extrême droite. Et donc comprendre, en retour, que chercher à lutter contre l’homonationalisme, c’est à la fois refuser l’homonormativité et tisser des liens de solidarités concrètes avec les groupes sociaux subissant islamophobie et politiques impérialistes.
Homonationalisme - Contre la normalisation LGBT, Jasbir.K Puar, édition Amsterdam, 280 p.
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